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L’Égypte a construit grand. Pourquoi manque-t-elle encore de devises et d’énergie ?

Canal, capitale, routes, villes nouvelles : l’investissement est spectaculaire. La question est désormais ce que ces actifs rapportent, en dollars, en productivité et en emplois.

LE CONTEXTE EN 7 LIGNES

Égypte : comment le modèle actuel s’est construit.

Après la révolution de 1952, Nasser bâtit un État développeur : nationalisations, industrialisation et barrage d’Assouan. Sadate ouvre l’économie avec l’infitah ; Moubarak combine libéralisation graduelle, subventions et stabilité autoritaire. Le soulèvement de 2011 fracture cet équilibre. Depuis 2014, Abdel Fattah al-Sissi a recentré le modèle sur l’État, l’armée et de grands chantiers : doublement du canal de Suez, routes, villes nouvelles, nouvelle capitale administrative et centrale nucléaire d’El-Dabaa. Ce cycle a créé des actifs visibles, mais aussi une forte demande d’importations, de financement et de devises.

DG Trésor · Conjoncture Égypte
RISQUE SOUVERAIN

Les agences ne mesurent pas le développement : elles estiment la capacité et la volonté de rembourser. Les notes ne sont donc jamais moyennées.

1. La reprise est réelle ; la contrainte de devises aussi.

La croissance est remontée à 4,4 % sur l’exercice 2025. Le change plus flexible, les financements extérieurs et les recettes du tourisme ont restauré une partie des réserves. Mais l’économie reste dépendante de quatre robinets de devises : tourisme, transferts des expatriés, canal de Suez et capitaux étrangers. Lorsqu’un seul ralentit, le coût du dollar se diffuse rapidement aux prix et au budget.

C’est la contrainte extérieure, chère à Nicholas Kaldor et Anthony Thirlwall : un pays ne peut croître durablement plus vite que sa capacité à financer ses importations. La question n’est donc pas seulement combien l’Égypte investit, mais combien de devises et d’exportations supplémentaires cet investissement permet de créer.

La bonne unité de mesure d’un mégaprojet n’est pas le béton posé, mais la devise créée.

2. Les mégaprojets ont accéléré l’actif avant son rendement.

L’extension du canal de Suez, la nouvelle capitale administrative, les routes, les villes nouvelles et El-Dabaa répondent à des besoins réels de capacité, d’urbanisation ou d’énergie. Mais leur calendrier concentre importations, dette et foncier avant que les recettes n’arrivent. Un actif peut être utile à long terme tout en aggravant la contrainte macroéconomique à court terme.

Le test Lyrios tient en trois questions : le projet économise-t-il des importations ? crée-t-il des exportations ? améliore-t-il assez la productivité pour couvrir son coût complet ? Cela permet de discuter les choix d’investissement sans transformer l’analyse en procès politique.

3. La dette baisse, mais les intérêts mangent encore l’État.

La dette de l’administration centrale a reculé à 82,5 % du PIB fin 2025. Pourtant, les paiements d’intérêts représentaient 10,6 % du PIB et 87,1 % des recettes fiscales. C’est un effet d’éviction très concret : chaque livre absorbée par le service de la dette n’est disponible ni pour l’école, ni pour la santé, ni pour le réseau électrique.

Le FMI relève aussi une empreinte publique encore importante et des progrès inégaux dans les cessions d’actifs. Plutôt que d’étiqueter le pays comme « corrompu », l’analyse institutionnelle est plus précise : règles parfois opaques, poids des entreprises publiques et militaires, concurrence inégale et gouvernance bancaire créent des barrières à l’entrée. Le FMI et les autorités égyptiennes en font eux-mêmes un axe de réforme — transparence, neutralité concurrentielle et réduction de l’empreinte de l’État.

4. Le gaz devait rapporter des dollars ; il en consomme de nouveau.

Le système électrique égyptien repose très largement sur le gaz. Le recul de la production, notamment à Zohr, a obligé le pays à importer davantage de GNL et a contribué aux coupures. Le choc suit une chaîne simple : moins de gaz domestique → plus d’importations en dollars → électricité plus chère → pression sur le budget, les prix et les entreprises.

Le solaire et l’éolien ne sont donc pas seulement climatiques. Chaque térawattheure renouvelable fiable peut libérer du gaz pour l’industrie ou l’exportation et réduire la facture extérieure. L’objectif de 42 % de renouvelables en 2030 devient une politique de devises autant qu’une politique énergétique.

42 %objectif renouvelable · 2030

5. Prioriser les projets qui recréent des marges de manœuvre.

Une séquence crédible combine quatre mouvements : garder un change flexible ; protéger les ménages ciblés plutôt que subventionner indistinctement ; plafonner et publier l’investissement public ; accélérer les actifs qui économisent des devises, notamment renouvelables, réseau et efficacité énergétique.

La gouvernance n’est pas un supplément moral à cette stratégie. Des appels d’offres ouverts, une information consolidée sur les entreprises publiques et des règles identiques pour acteurs publics et privés réduisent le coût du capital et augmentent la probabilité qu’un projet productif soit choisi.

6. Construire moins pour montrer, davantage pour exporter.

Le modèle égyptien a prouvé sa capacité à mobiliser vite. Son prochain test est différent : sélectionner, séquencer et exploiter. La sortie durable ne viendra ni de l’austérité seule ni d’un nouveau mégaprojet isolé, mais d’actifs qui augmentent les exportations, réduisent les importations et laissent enfin plus de crédit aux entreprises.