← Tous les paysFICHE PAYS · V4.7 · AOÛT 2026

Comment redémarrer une économie quand la guerre a détruit ses circuits essentiels ?

Au Soudan, le PIB ne suffit plus à raconter l’économie. Il faut suivre les personnes, les marchés, les paiements et l’électricité que la guerre a séparés.

+3,1 %Croissance réelleaprès −14 % en 2024
LE CONTEXTE EN 7 LIGNES

Soudan : comment le modèle actuel s’est construit.

Indépendant du condominium anglo-égyptien depuis 1956, le Soudan alterne régimes civils, coups d’État et longues guerres périphériques. Omar el-Béchir prend le pouvoir en 1989. La sécession du Soudan du Sud en 2011 retire à Khartoum l’essentiel de sa production pétrolière et de ses devises. La révolution de 2019 ouvre une transition, interrompue par le coup d’État de 2021. Depuis avril 2023, la guerre entre l’armée régulière et les Forces de soutien rapide a morcelé le territoire, déplacé des millions de personnes et détruit une grande partie des circuits économiques urbains.

DG Trésor · Soudan
RISQUE SOUVERAIN

Les agences ne mesurent pas le développement : elles estiment la capacité et la volonté de rembourser. Les notes ne sont donc jamais moyennées.

1. Un rebond statistique après l’effondrement.

La Banque mondiale estime que l’activité a progressé de 3,1 % en 2025. Le chiffre impressionne seulement si l’on oublie les contractions de 29,4 % en 2023 et 14 % en 2024. Le niveau de production reste très inférieur à celui d’avant-guerre ; une boutique qui rouvre n’annule pas deux années de destruction.

C’est le piège du conflit : la destruction du capital physique se double d’une destruction des institutions, des réseaux commerciaux et de la confiance. La reprise dépend moins d’un grand plan central que de la capacité à restaurer rapidement des circuits minimaux là où la sécurité le permet.

4,2 %recettes publiques / PIB · 2025

2. La crise humanitaire est le cœur du mécanisme économique.

En février 2026, 11,7 millions de personnes étaient déplacées selon la Banque mondiale, et plus de 21 millions faisaient face à une insécurité alimentaire aiguë à l’automne 2025. Ce ne sont pas des chiffres à placer à côté de l’économie : ce sont des travailleurs séparés de leur emploi, des agriculteurs de leurs terres, des enfants de l’école et des clients des marchés.

Dans ce contexte, le transfert monétaire, la santé, l’eau et la logistique humanitaire ne sont pas seulement des dépenses d’urgence. Ils empêchent la perte irréversible de capital humain et maintiennent une demande locale minimale — une idée proche de l’approche des capabilités d’Amartya Sen.

Protéger une vie aujourd’hui, c’est aussi préserver une capacité de reprise demain.

3. Monnaie, banques, routes : les tuyaux avant le volume.

L’hyperinflation fragmente les prix, tandis que la guerre fragmente les moyens de paiement. Les transferts informels et numériques, les corridors commerciaux et quelques marchés locaux deviennent des infrastructures aussi importantes qu’une usine. Les sécuriser permet aux ménages de recevoir de l’argent et aux commerçants de reformer des stocks.

L’État ne dispose que de recettes équivalant à 4,2 % du PIB. Demander immédiatement une reconstruction exhaustive serait fictif. La bonne question devient : quelles fonctions publiques limitées — paiement des agents essentiels, douanes, données, santé et justice commerciale — produisent le plus de stabilité par livre dépensée ?

4. L’électricité doit repartir par îlots avant de redevenir un réseau.

Avant la guerre, Khartoum et Gezira concentraient environ 75 % de la demande électrique. Les dommages sur le transport les ont largement déconnectées, révélant la fragilité d’un système centralisé. Un taux d’accès modélisé de 66 % en 2024 ne décrit donc ni les heures de service ni la réalité locale.

Le solaire s’est diffusé pour les pompes, les centres de santé, les bâtiments publics et les ménages. Ce n’est pas un substitut éternel au réseau, mais une option de continuité : des mini-réseaux et systèmes autonomes peuvent rallumer rapidement les fonctions vitales, puis être raccordés à mesure que le système national revient.

≈ 66 %accès modélisé · 2024, fiabilité non mesurée
≈ 75 %de la demande pré-guerre à Khartoum et Gezira

5. Reconstruire en séquence, pas en catalogue.

D’abord, protéger les personnes et les corridors humanitaires. Ensuite, restaurer paiements, télécommunications, eau et énergie des services essentiels. Puis remettre en circulation les marchés agricoles et urbains. Les grands ouvrages arrivent après, lorsque sécurité, maintenance et financement rendent leur exploitation crédible.

Cette séquence doit rester locale et réversible : tester un corridor, mesurer les prix, la fréquentation et les incidents, puis élargir. C’est une reconstruction par apprentissage, plus proche de l’économie expérimentale d’Esther Duflo que d’un plan uniforme imposé à un territoire encore mouvant.

6. Le premier rendement de la paix sera la reconnexion.

Le Soudan ne reviendra pas à son économie d’avant par un seul accord ou un seul barrage. Il reviendra lorsque les personnes pourront circuler, recevoir un paiement, produire, vendre et garder la lumière quelques heures de plus. Cette ambition paraît modeste ; dans une économie de guerre, elle est déjà systémique.